GR Notes 2026

Gerard Rouah                         Oh

L’intel­li­gence arti­fi­cielle bas­cule dans une nou­velle ère

C’est sans aucun doute le pro­chain CHATGPT » : dans la bouche du PDG de Nvi­dia, Jen­sen Huang, cette phrase pose d’emblée le sta­tut que ce par­rain de L’IA mon­diale donne au pro­jet Open­claw. Conçue il y a moins de six mois, cette pla­te­forme en open source per­met de créer et de pilo­ter des agents IA. Ces der­niers sont capables de faire presque tout ce qu’un humain ferait lui-même devant son ordi­na­teur : navi­guer sur inter­net, réser­ver un voyage, com­man­der un Uber, conce­voir les plans d’une cui­sine amé­na­gée, faire des courses en ligne et déter­mi­ner la date et l’heure de la livrai­son en fonc­tion de son agenda per­son­nel, véri­fier et régler une fac­ture… pour peu que l’agent IA ait accès aux iden­ti­fiants néces­saires pour se connec­ter aux appli­ca­tions et au compte ban­caire

Concrè­te­ment, l’uti­li­sa­teur se connecte à son ordi­na­teur et, via What­sapp ou par le biais d’une autre mes­sa­ge­rie, demande à l’écrit à son (ou ses) agent(s) Open­claw d’effec­tuer pour lui une tâche. Ce der­nier se débrouille ensuite tout seul pour la réa­li­ser. Il est capable d’exé­cu­ter des com­mandes, de trou­ver et de lire des fichiers, d’ins­tal­ler des logi­ciels, de coder ses propres fonc­tion­na­li­tés… Aux États-unis, un uti­li­sa­teur témoigne même avoir reçu une fac­ture pour les cours en ligne que « son » agent Open­claw avait pris l’ini­tia­tive de suivre pour amé­lio­rer une com­pé­tence! « C’est cela qui appa­raît presque mira­cu­leux avec Open­claw : on échange avec sa mes­sa­ge­rie en lan­gage natu­rel et der­rière on a une pla­te­forme qui se connecte à nos appli­ca­tions. On entre dans le concept de l’assis­tant per­son­nel, du vrai “self-ai” », explique Sté­phane Roder, diri­geant de Buil­der AI.

En l’espace de quelques mois, Open­claw, avec son logo de sym­pa­thique homard sou­riant, est ainsi devenu le sym­bole de l’intel­li­gence arti­fi­cielle agen­tique, un concept qui pei­nait jusqu’ici à se maté­ria­li­ser concrè­te­ment au-delà d’un cercle d’ini­tiés. Il res­semble en cela à CHATGPT, qui a per­mis au grand public de com­prendre sou­dai­ne­ment tout le poten­tiel des modèles de lan­gage (LLM). Déposé sur Github en novembre 2025, Open­claw est déjà devenu le pro­jet open source le plus télé­chargé de l’his­toire.

Open­claw n’est pas sorti d’un labo­ra­toire de pointe mais du cer­veau d’un déve­lop­peur qui en avait le temps et l’envie. Peter Stein­ber­ger, un ingé­nieur infor­ma­tique autri­chien, s’est appuyé sur de nou­velles briques tech­no­lo­giques dis­po­nibles depuis l’été 2025, per­met­tant de pla­ni­fier des tâches et de dépla­cer des don­nées entre de nom­breuses appli­ca­tions. En moins d’une semaine, il com­bine une nou­velle archi­tec­ture open source en s’appuyant sur les LLM fer­més Codex et Claude.

« Je com­pare ce moment à l’arri­vée du smart­phone. Jusqu’ici, L’IA agen­tique était assez com­pli­quée à mettre en oeuvre. Là, on a tout. Open­claw a mis à plat le concept, reste à l’amé­lio­rer » Sté­phane Roder diri­geant de Buil­der AI
Open­claw per­met de créer des tâches auto­ma­ti­sées à la volée, en lan­gage natu­rel, et de gérer une flotte d’agents, en offrant une inter­face de com­mu­ni­ca­tion fami­lière via What­sapp, Tele­gram ou Slack. Stein­ber­ger bap­tise d’abord son pro­jet Clawd­bot, car il s’appuie au départ sur le modèle Claude de la société Anthro­pic. L’entre­prise lui demande de modi­fier ce nom, qui devien­dra fina­le­ment Open­claw, et qui fonc­tionne au final avec le modèle IA de son choix. «C’est un sys­tème d’exploi­ta­tion pour agents IA open source », résume Jean­chris­tophe Liau­bet, inno­va­tion lea­der chez EY. L’engoue­ment autour du pro­jet dépasse rapi­de­ment son créa­teur. Mal­gré une com­plexité de confi­gu­ra­tion ini­tiale, Open­claw séduit au-delà des pas­sion­nés de tech­no­lo­gie et de la Sili­con Val­ley, et convainc des diri­geants et des autoen­tre­pre­neurs qui sai­sissent vite l’inté­rêt de pou­voir faire tra­vailler des agents 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 sur des tâches chro­no­phages mais essen­tielles à la vie de leur société.

« On est une petite entre­prise fami­liale de camion­nage qui essaie d’éco­no­mi­ser de l’argent où elle le peut. Ce pro­gramme est gra­tuit pour moi et adapté à mes besoins », témoigne Éric, qui a confi­guré un agent sur Open­claw pour extraire des infor­ma­tions d’e-mails, géné­rer des fac­tures en PDF mais aussi des iti­né­raires de livrai­son avec des rap­ports météo, et envoyer le tout à ses chauf­feurs. «Je demande à mon agent de lire et de résu­mer les com­men­taires publiés sur les réseaux sociaux, qui recèlent une grande valeur»,

témoigne un autre sur Red­dit. Des tuto­riels fleu­rissent sur You­tube pour créer une entre­prise Open­claw « qui rap­porte 4 000 dol­lars par semaine »…

Des uti­li­sa­teurs expé­ri­men­tés affirment avoir adapté le ser­vice pour obte­nir des résul­tats dans des tâches pro­fes­sion­nelles spé­ci­fiques, comme la ges­tion des stocks de pro­duits.

Tout cela a un coût non négli­geable. Car même si Open­claw est open source et gra­tuit, la vitesse de consom­ma­tion des tokens (le coût d’une requête) a pris de nom­breux uti­li­sa­teurs de court. « 1,8 mil­lion de tokens brû­lés en un mois, soit une fac­ture de 3 600 dol­lars », témoigne d’expé­rience le blo­gueur tech Fede­rico Viticci.

Mais cet engoue­ment a mon­tré à quel point les gens s’enthou­siasment pour L’IA lorsqu’ils com­prennent ce dont elle est capable et com­ment com­mu­ni­quer avec elle. « Avant, l’humain devait apprendre à par­ler le lan­gage des machines pour inter­agir avec elles. Main­te­nant, c’est l’inverse : l’agent com­prend le lan­gage natu­rel et effec­tue les tâches à votre place. Cela répond à un vrai besoin latent », estime Hanan Oua­zan, asso­cié et expert IA chez Arte­fact.

« C’est la pre­mière fois qu’on voit un pro­duit hyper­puis­sant enfin utile, capable d’effec­tuer des tâches de manière auto­nome », ajoute Diego Ferri, asso­cié chez EY Faber­no­vel. «Je com­pare ce moment à l’arri­vée du smart­phone. Jusqu’ici, L’IA agen­tique était assez com­pli­quée à mettre en oeuvre. Là, on a tout. Open­claw a mis à plat le concept, reste à l’amé­lio­rer », résume Sté­phane Roder.

Signe fort, les grandes entre­prises de la tech ont rapi­de­ment emboîté le pas à Open­claw : Anthro­pic (Clau­de­co­work, Clau­de­draft), Per­plexity, Manus AI… Le prin­cipe de leurs pro­duits est simi­laire à Open­claw, mais avec des res­tric­tions et des demandes de per­mis­sion. Ces entre­prises ne per­mettent pas à leurs clients de modi­fier les para­mètres sous-jacents de leurs agents. Autre jalon du «moment Open­claw» : Ope­nai a annoncé en février le recru­te­ment de Peter Stein­ber­ger pour tra­vailler sur des agents per­son­nels beau­coup plus sécu­ri­sés.

« La prouesse Open­claw est un “moment inter­face ”. Mais la gou­ver­nance est en retard et l’orches­tra­tion est pour le moment catas­tro­phique »
Diego Ferri asso­cié chez EY Faber­no­vel
Car les « super­pou­voirs » des agents d’open­claw s’accom­pagnent de nom­breux risques s’ils sont mal com­pris ou mal confi­gu­rés. L’expan­sion rapide de cette pla­te­forme s’est accom­pa­gnée de son flot d’inci­dents, et les témoi­gnages sont nom­breux sur les forums d’uti­li­sa­teurs : pertes de fichiers, expo­si­tion de don­nées cen­sées res­ter confi­den­tielles… Peter Stein­ber­ger le recon­naît lui­même : son pro­jet n’a pas été pensé pour la sécu­rité, mais pour pou­voir tout faire. « Si l’agent à accès à tout, des hackeurs peuvent aussi s’en don­ner à coeur joie. C’est une véri­table boîte de Pan­dore si on ne maî­trise pas les droits d’accès qu’on lui accorde», explique Theo Pham, cofon­da­teur de Riz­lum.

« Rien ne vous rend plus humble que de voir (votre agent) effa­cer votre boîte mail à toute vitesse. J’ai dû cou­rir jusqu’à (mon ordi­na­teur) comme si je devais désa­mor­cer une bombe », témoigne sur X Sum­mer Yue, une employée de Meta qui avait demandé à son agent de détec­ter pour elle des cour­riels méri­tant d’être effa­cés. Un pro­blème de satu­ra­tion de mémoire l’a poussé à outre­pas­ser ses droits. « Je l’ai dés­ins­tallé de mon ordi­na­teur parce que cela expo­sait trop mes adresses IP », témoigne un jeune cadre français qui a expé­ri­menté un agent Open­claw.

En ayant accès à des don­nées pri­vées, avec un accès inter­net et une pos­sible expo­si­tion à des conte­nus mal­veillants, ces agents pré­sentent des failles que ne manquent pas d’exploi­ter des cri­mi­nels. « Les pirates infor­ma­tiques peuvent créer de nou­velles “fonc­tion­na­li­tés” pour Open­claw, notam­ment pour ins­tal­ler des logi­ciels mal­veillants cachés et col­lec­ter les don­nées per­son­nelles des uti­li­sa­teurs et de leurs contacts », explique un expert en cyber­sé­cu­rité. Ils peuvent aussi injec­ter des ins­truc­tions dor­mantes qui se déclen­che­ront dans un cer­tain contexte, en voyant pas­ser un iden­ti­fiant Iban, par exemple. « Open­claw a déjà mon­tré le revers de la médaille sur les sujets IA », estime Diego Ferri, part­ner chez EY Faber­no­vel. « Aujourd’hui, il n’y a pas assez de garde-fous », abonde Sté­phane Roder. Ce qui explique que des acteurs de L’IA soient entrés plus dou­ce­ment dans le sujet.

Conscient de l’immense poten­tiel de la révo­lu­tion Open­claw mais aussi de l’abso­lue néces­sité de sécu­ri­ser cette IA agen­tique, Nvi­dia a pré­senté en mars Nemo­claw, une ver­sion d’open­claw sécu­ri­sée des­ti­née aux entre­prises. Elle intègre la pile logi­cielle de Nvi­dia pour conce­voir de puis­sants agents prêts à être uti­li­sés dans des condi­tions réelles et se pliant aux contraintes de l’entre­prise. « Cela rend la solu­tion Open­claw plus com­pa­tible avec les enjeux de délé­ga­tion dans une société », résume Hanan Oua­zan.

Car l’enjeu des pro­chaines années est bien là : appor­ter la confiance dans l’uti­li­sa­tion de ces nou­veaux outils. Même avec des ver­sions bri­dées, Anthro­pic pré­vient ses uti­li­sa­teurs des risques d’uti­li­ser une tech­no­lo­gie qui n’en est encore qu’à ses débuts. « Il ne faut pas confondre inter­face et matu­rité, pré­vient Diego Ferri. La prouesse Open­claw est un “moment inter­face”. Mais la gou­ver­nance est en retard et l’orches­tra­tion est pour le moment catas­tro­phique. » Cette tech­no­lo­gie ne devrait être uti­li­sée que sur des ordi­na­teurs ou des ser­veurs dédiés à cet usage, et en maî­tri­sant les risques.

Tout cela va évo­luer très vite. « C’est une énorme rup­ture concep­tuelle. Ce sera l’outil du poste de tra­vail de demain, lorsqu’il sera sta­bi­lisé, et une vraie démo­cra­ti­sa­tion de l’auto­ma­ti­sa­tion de L’IA pour les ETI et les PME », estime Sté­phane Roder. « Les grandes entre­prises vont s’appro­prier cette inno­va­tion pour en cap­ter la valeur » en pro­po­sant les bonnes expé­riences uti­li­sa­teur et le bon niveau de sécu­rité, observe Jean­chris­tophe Liau­bet, D’EY. « Open­claw cris­tal­lise ce fan­tasme de trans­for­mer l’agen­tique en un sys­tème d’exploi­ta­tion qu’on pourra pilo­ter depuis un smart­phone, des lunettes connec­tées ou tout autre appa­reil. Ce sont les pré­mices de cette vision », ajoute Hanan Oua­zan.

« On a vu l’évo­lu­tion de CHATGPT en seule­ment trois ans. Open­claw en est au tout début de sa vie. Lais­sons-le nous impres­sion­ner par sa capa­cité à évo­luer » Hanan Oua­zan asso­cié et expert IA chez Arte­fact
En Chine, les grands acteurs chi­nois, comme Ali­baba, Tencent, Baidu ou Byte­dance, ont tous accom­pa­gné le vent de folie Open­claw en pro­po­sant un déploie­ment faci­lité. Ils explorent déjà des inté­gra­tions per­met­tant d’auto­ma­ti­ser des ser­vices de paie­ment et d’achat sans avoir à quit­ter leurs pla­te­formes. « Cela veut dire aussi qu’il y a un poten­tiel d’accé­lé­ra­tion sur l’open source. Pour une grande par­tie des cas d’usage, il n’y a pas besoin de s’appuyer sur des modèles hyper­puis­sants», sou­ligne Diego Ferri. « Pour l’ins­tant, on est en train de regar­der si cela marche avec les meilleurs modèles. Demain, on ira cher­cher l’opti­mi­sa­tion avec des modèles spé­cia­li­sés, adap­tés à ces appli­ca­tions », ajoute Sté­phane Roder. « On a vu l’évo­lu­tion de CHATGPT en seule­ment trois ans. Open­claw en est au tout début de sa vie. Lais­sons-le nous impres­sion­ner par sa capa­cité à évo­luer», conclut Hanan Oua­zan.

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