Face à l'aventurisme américain en Iran, le triomphalisme embarrassé de la Chine
Quelques heures à peine après l'envol d'Artémis 2 en direction de la Lune, Donald Trump s'adressait au peuple américain de manière solennelle, pour ne pas dire grand-chose, sauf sans doute qu'il était génial. Le rêve d'un côté, la pompeuse confusion de l'autre. L'aventure spatiale qui reprend, le bourbier géopolitique qui s'étend.
Alors que Donald Trump dit tout et son contraire, insulte ses alliés et fait preuve d'une incompréhension profonde de ce qu'est une alliance défensive comme l'Otan, il y aun pays qui contemple, avec un triomphalisme embarrassé, la transformation de l'Amérique de principe d'ordre en principe de désordre. Couverte sans doute par les rodomontades de Washington, une déclaration n'a pas suffisamment retenu l'attention des observateurs. Celle de Pékin, qui évoquait le rôle qui pourrait être le sien dans la réouverture du détroit d'Ormuz.
Vivre contre l'Amérique ?
La Chine se réjouit de voir le discrédit dans lequel s'enferme progressivement l'Amérique. Mais apparaître comme un modèle de rationalité, une alternative demain aux Etats-Unis, est une chose : l'instabilité dans laquelle Donald Trump plonge le Moyen-Orient, et au-delà l'économie mondiale, en est une autre. La stabilité du régime chinois passe par une certaine prévisibilité du monde. Aussi Pékin voit-il le désordre dans lequel l'Amérique entraîne le monde comme une opportunité à long terme certes, mais aussi et surtout, comme un risque à court terme. Ce risque pousserait-il les Chinois à dépasser leur traditionnelle prudence ? La réponse est loin d'être claire. Pékin n'aime pas être contraint à réagir aux événements. Les dirigeants chinois, encouragés en cela peut-être par le sentiment de leur supériorité civilisationnelle, estiment être les maîtres du temps. « Si je dois jouer les alternatives, je le ferais peut-être, mais ce sera à mon rythme. C'est moi qui décide. »
L'embarras relatif de la Chine n'est rien bien sûr à côté de celui d'une Europe qui doit apprendre à vivre « sans l'Amérique, sinon contre elle ». Devenus boucs émissaires favoris de Donald Trump, les dirigeants européens doivent tout à la fois résister à la tentation de s'engager dans des polémiques inutiles avec un dirigeant d'une exceptionnelle vulgarité. Et tirer les nécessaires leçons de la dérive américaine. La confiance et la réputation se bâtissent lentement. Elles se perdent très vite. L'Otan pourrait-il survivre au retrait de l'Amérique ? Au sens strict du terme, « Non ». Sans son créateur, l'Otan n'est plus l'Otan.
Face à la Russie, tout comme face à la Chine, les démocraties européennes et asiatiques doivent tirer les leçons de l'implosion du bloc occidental.
Mais les pays européens et au-delà les nations démocratiques, qu'elles soient nord-américaines, comme le Canada, ou asiatiques comme le Japon ou la Corée du Sud, doivent se percevoir comme des pays adultes, co-responsables de leur sécurité, en l'absence d'une Amérique qui d'assurance-vie ultime serait devenue problème prioritaire. On perçoit bien sûr toutes les difficultés que pourrait présenter une alternative occidentale à l'Otan. Elle serait tout à la fois plus large géographiquement et disposerait d'une culture de défense plus floue. Mais face à la Russie, tout comme face à la Chine, les démocraties européennes et asiatiques doivent tirer les leçons de l'implosion du bloc occidental. Si la Chine n'est pas encore ce qu'elle veut être, l'Amérique n'est plus ce qu'elle était. Et ne le redeviendra peut-être pas. « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé », disait le poète. Une « Organisation de Défense de la Rationalité » (l'auteur de ces lignes ne suggère pas ici l'acronyme O.D.R.) doit progressivement être constituée. Non pas contre l'Amérique, mais pour tirer les leçons de sa dérive actuelle. L'Histoire dira s'il s'agit d'un simple relais dans le temps ou d'un véritable organisme de substitution.
A l'ombre de l'aventurisme russe, de la puissance chinoise et de la disparition de la garantie américaine, s'organiser pour faire face au chaos du monde est un impératif géopolitique, économique sinon éthique pour les nations démocratiques attachées à la défense de la démocratie libérale classique.
Dominique Moïsi, géopolitologue, vient de publier « Le Triangle des passions du monde. Comprendre le chaos qui vient » (Robert Laffont).